LE REGNE DE TA

  Laffont, Coll. Les Portes de l'Etrange, 1971.

                                                                                                                         Moryason, 2005

                                                  titreprologuedekebele                                                                         
Déjà, vous m’avez rencontrés. Déjà, je vous ai parlé.
Souvenez-vous, souvenez-vous !
 Toujours, c’est à vous que je parle,
c’est de vous, toujours, que je parle, hâtifs passants de la terre, trop tôt dispersés par le vent de mort…

 
Un instant, rien qu’un, arrêtez-vous !... Qui vous poursuit ? Et que poursuivez-vous ? La panique du vivre fou attise votre fatale combustion. Et, poursuivis-poursuivants, malgré votre précipitation, vous n’échappez point à ce qui vous est ennemi ni ne rattrapez l’illusoire qui fuit.
 
De grâce, arrêtez !… Et que se reforme en vous le Grand Souvenir aux multiples rameaux…

Ce présent veut qu’enfin l’on se souvienne.
 
 Vous n’êtes point si démunis que se plaît à le croire votre aride pensée. En vous, des sources existent, où le patient nomadisme d’une méditation trouve à s’abreuver.
 
 buvez cette eau et reflétez-vous parmi tous vos anciens reflets… Ah ! souvenez-vous ainsi. Lentement, soigneusement, souvenez-vous…
 
Et vous, les revenus d’un autre âge, dont la mémoire innée s’effare confusément aux lueurs fragmentées de ces vies antérieures qui vous hantent, osez enfin assumer votre vrai patrimoine, osez contempler les biens de votre âme, osez reprendre ce qui vous appartient en propre et osez dire enfin, vous aussi, comme tant d’autres éveillés :
« Oui, c’est vrai, j’y étais. Je me souviens… C’était il y a trente mille ans, à Kobor Tigan’t, la quintuple Cité des Géants ! »
 
 Mais oui, osez le concevoir, osez le détailler en vous, osez revivre le Grand Souvenir !...Vous y étiez, vous dis-je, vous y étiez, différents de ce que vous êtes devenus, mais si semblables pourtant.
 
Vous étiez à Kobor Tigan’t, vous, témoins, vous, participant, héros ou damné de ce tout-puissant matriarcat magique, dont la dolence de vos vieilles âmes atteste le regret et l’ineffaçable empreinte.
 
Moi aussi,  ô passants, ô revenus, j’y étais,  comme vous. Souvenez-vous…
 
         Je m’appelle le vieux Kébélé, le Judicieux Ami.
 
         Je suis un vieillard éternel, un intemporel, le Toujours-Vivant.
 
  J’ai bien d’autres noms, mais qu’importe !... Je ne varie point, Je demeure. Tandis que vous passez, pollens en diaspora, au travers du ciel de mon être.
La pérennité, c’est mon statut de vie, c’est la sphère de ma fonction. Je ne me connais point d’autre existence que cette durée sans âge. Je Suis.

  Mais je suis seulement parce que c’est pour vous.
  Il m’appartient de rectifier le destin de ceux sur qui je veille.
  Je ne puis intervenir cependant qu’à peine. La part supplémentaire que vous détenez, votre libre arbitre, limite et commande mes retouches.
Je tisse aussi et je brode. Certains, me voyant à l’œuvre, m’ont nommé le Maître Tisserand et, d’autres, le Brodeur, mais qu’importe ! … De mes fils qui se croisent, je conjugue les devenirs. J’unis le sommet à la profondeur. Ainsi, des êtres angéliques voient paraître leurs reflets dans le gouffre, tandis que celui-ci hausse vers d’idéales propositions la force de son aspir.
 
    Et la droite et la gauche, et le plus et le moins, et le lourd et le léger, à l’infini, sur mon ouvrage, venant en balance, s’équilibrent et se compensent, tandis que je veille au centre sur ce qui par du cœur et y retourne.
 
         C’est la Grande Tapisserie du Karma.
 
         Le Temps y noue son petit point au canevas de l’espace.
 
         Mes préméditations y proposent aux créatures les arcs dépouillés des voies évolutives ou les schémas simples, propices aux vastes libérations, que les actes des hommes viennent toujours surcharger et compliquer de capricieux lacis… Qu’importe, s’ils s’y retardent ! Par mon travail, tout est quand même mouvements, tout est voyage, tout est infini départ et prodigieux retour : tout, humblement, se quitte, pour se retrouver magnifié. Les cycles solennels emportent,  aux prestiges de leurs envols, le fil éclatant du destin. Rien ne disparaît. Rien n’est perdu jamais. Tout change,. L’excès se mue en son contraire.
 
Ici, sur mon ouvrage, durant une brève saison, la vie s’émaille comme un jardin. Puis vient un long hiver de neige, d’effacement. Rien ne semble avoir été. Le souvenir doute et la mémoire défaille. Qui, encore, dans tout ce blanc d’indifférence, reconnaîtrait le jardin ?... Mais là, ailleurs, flambe la vie qui craque dans l’âtre, au zénith de son feu !... Entre, d’un coup, sous son costume de bris lambeaux, la mort, couvrant le feu de cendre et laissant ouvert, sur la maison vide, le vantail qui bat…
 
Qu’importe vraiment ! Moi, Kébélé, je renoue les fils cassés.
Toujours, La Tapisserie  se tisse. La broderie sera faite.

 
Et lorsqu’elle s’achèvera, elle ne sera qu’une partie de palpitant tissu cosmique, qui génèrera plus loin, ailleurs et autrement, une autre broderie, différente, dont pourtant ni la trame ni la chaîne ne seront  séparées de l’ensemble et sur le support desquelles les anciens fils, les mêmes, viendront structurer l’image multiple d’un nouveau destin des hommes.
 
Ainsi était KOBOR TIGAN’T, où vous viviez aussi, l’immense, l’incroyable, la titanesque cité-montagne, élevant successivement, jusqu’au voisinage du ciel, les cinq gradins de ses villes hiérarchisées.
 
Ah ! son éclat non-pareil perdure encore sur ma Tapisserie !
 
C’était, alors, l’époque des plénitudes, de l’expansion vitale. Un irrésistible attract, une aspiration vers le haut favorisait une croissance immense des hommes, des animaux, des plantes. Tout prenait en force un essor vertical. Les corps comme les âmes. On avait des trésors de puissance, des réserves de pathétisme, on était riche, vraiment, et tous ensemble, sans tractation aucune . par la nature abondante, on emplissait sans mal les silos et les caves.
 
Il passait sur ce monde un souffler cosmique v rai. Ni l’espace ni le temps mais la  substance même de ce principe, de cet océan non dimensionnel où nagent les esprits-maîtres de toute création.
 
C’était cela qui adombrait  Kobor Tigan’t. Cela que respiraient les Géants.
 
Grondantes passions . pensées torrentueuses, orages des primes dévotions, dimensions et puissance dont on n’a plus idée sous nos cieux de poussière. Gloire du vivre dont s’épouvanteraient nos chétives natures qui vacillent parmi d’étroites névroses , dans le peu qui nous reste…
 
O Kobor Tigan’t, on le dit : « Celui qui t’a connue garde à jamais ton souvenir, déposé dans les moelles impérissables de l’être ! »
 
C’était il y  a trente mille ans, quand le matriarcat dilatait le soleil féminin de son ovule rayonnante…
 
Mais qu’importe cette splendeur ! Elle n’est chère à mon cœur que dans la mesure où y vécurent ceux-là sur qui je veillais.
 
Vous y étiez aussi. Souvenez-vous d’Abim. Vous l’avez bien connue. Qui ne la craignait pas ! Pourtant, elle ne régnait plus. Pourtant, elle vivait solitaire. Mais sa magie régentait toutes choses. Ni rien ni personne n’échappait à ses influences, par-dessous, en tous sens, ramifiées. Et son noir égoïsme ne lui permettait pas de comprendre qu’elle usurpait, ainsi le pouvoir de sa fille aînée, Opak, la reine, l’Ooh’Rou, comme disaient les Géants, qui lui donnaient le nom féminisé de leur soleil, Ooh’R.
 
De grands maux en advinrent.
 
Abim, c’était bien une Kali terrible, une Notre-Dame de dessous terre.
 
Elle n’aimait rien tant que de jouir, dans sa solitude, des émanations telluriques, dont elle savait susciter la montée au travers de son propre corps et dont elle se servait, indûment, au profit de ses seules influences magiques.
 
Etablie au centre même du royaume, elle commit le crime ou, si l’on préfère, pour être plus exact, le péché de s’interposer, comme un parasite, sur le canal naturel de communication du Bas avec le Haut, des énergies telluriques, issues de la Terre-Mère, avec les énergies solaire, logoïque, issues de l’Astre donneur de Vie, le Soleil Ooh’R.
 
Abim perturbera ainsi tout le plan de vie destiné à l’évolution particulière de la Race des Géants.
 
Il ne faut pas oublier que Kobor Tigan’t était agencée comme une prodigieuse machine à transcendance. Elle était le Corps bâti , architecturé, de la Race des Géants. Tout corps y devait vivre la plénitude charnelle, dans l’exaltation de ses cellules.
 
L’Humain, microscosme, pouvait, par le truchement de ce « mésocosme », y accomplir son union, sa rejointure avec le macrocosme.
 
Kobor Tigan’t était hautement fonctionnelle. Les semences solaires y descendaient librement, à la rencontre des féminines exhalaisons de la terre. L’Union de leurs duelles forces créait un troisième point d’ambiance, un champ d’influences propices dans lequel, en équilibre, fructifiait la nature et progressaient les être au cours d’une expansion extraordinaire où vivre était un enivrement.
 
Ce mystérieux jeu d’amour de la terre et du soleil à Kobor Tigan’t déterminait une analogie d’appel au niveau des Ooh’Rou. Ces reines fécondes exprimaient le devenir de la Race et assumaient le production des modèles de celle-ci. Dans leurs ventres sacrés où, par l’intermédiaire d’un mâle élu, descendait l’analogue de la semence solaire, se généraient les enfants du futur, parfaitement accordés aux destinées promises.
 
Mais Abin intervint dans cette harmonie heureuse. Et Opak, sa fille, la reine, perdit mystérieusement, sans le comprendre, ses pouvoirs de royauté. Elle ne sut pas gouverner. Et n’engendra point le Grand Enfant qu’on espérait.
 
Des événements fatals, nés du déséquilibre, se produisirent en chaîne.
 
Le règne des Ooh’Rou vit ainsi venir son changement et, peut-être, sa fin.
 
Par la faute d’Abim, Mère Enorme, essence même du matriarcat, celui-ci fut paradoxalement frappé à mort.
 
Tout commença à se défaire, les valeurs sûres s’effondrèrent, dans l’effarement, la panique et le chagrin.
 
Amo, le plus beau des mâles de la royale Chambre d’Hommes, dont ni le corps ni l’âme ne trouvaient à se rassasier d’amour, mourut, en voulant exorciser cette détestable influence dont il avait situé l’origine.
 
Et Ange, l’étranger, le Bel Etre venu d’ailleurs, déposé par l’espace sur la sainte montagne Kab’B’La, celui qu’Opak aimait avec maladresse et démesure, disparut le même jour, la jetant dans la douleur et la folie.
 
Et Ta, la princesse, sa sœur cadette, perdit le pareil à elle-même, son double, son unique aimé, To. En un instant, elle le perdit, pour avoir, un instant, oublié mon conseil de ne jamais s’en séparer.
 
Et Abim dont l’emprise venait ainsi de la déposséder, trouva, à son tour, sa propre fin..
 
….Alors, vinrent les infinis brouillards et la tristesse du peuple.
 
Les B’Tah-Gou, les Conteuses, ces bardesses qui instruisaient les hommes, commencèrent à mourir. Ainsi que les Ananou, ces hybrides d’hommes et d’animaux, ces grandes figure batraciennes dont on faisait, en les éduquant, ces étranges T’Lô bisexués, esclaves d’amour.
 
Opak ne fut plus qu’une démente, séquestrée dans ses appartement. Elle cherchera l’oubli et, qui sait, peut-être inconsciemment la mort, dans des érotismes forcenés avec ses T’Lô, dont la drogue psychique la ravagera sans recours.
 
La Race tout entière, atteinte dans ses sources profondes, était donc comme gisante, hébétée. La réaction ne venait pas. Lente à changer, lourde à se mouvoir, elle allait rester complètement démunie, incapable d’affronter les modifications devenues indispensables à sa survie, si Ta dans un sursaut salvateur, n’avait pris juste à temps les rênes en main.
 
La jeune femme se trouvera occuper la première place avant même d’avoir bien compris. La seule héritière des sages B’Tah-Gou sera venue se mettre à son côté.
 
…. Et maintenant, voici : celle-ci, Ata-Réè, est devenue l’auxiliaire irremplaçable. Elle est la sœur de prédestination qui soutient, aide et prévient qui partage tout, joies et souffrances.
 
Maintenant, voici : dans sa Chambre d’Hommes désertée par tous ses mâles, au milieu de ses seuls T’Lo, Opak, la folle, stagne.
 
Non, il n’y a plus de B’Tah-Gou. Oui, les Ananou meurent doucement. Et, dans ses appartements fermés, Abim gît debout, dans la gangue d’une mort minérale qui afait, de son corps, une pierre.
 
Maintenant, voici : le matriarcat bascule. D’autres influences veulent trouver à s’exercer. Les mutations fermentent… Et déjà, depuis longtemps, il naît plus de Filles que de Garçons. La polyandrie de ce matriarcat n’aura plus de raisons d’exister…
 
TA est la dame élue de ce nouvel âge .Mais elle est moins une femme qu’un Etre. Il lui incombe de préparer les voies de ce qui vient. Sur elle, tout repose. Elle devra tout créer. Il lui faudra oser, innover sans cesse.
Précéder même ce temps qui vient.

 
Elle devra déblayer les ruines psychiques et, parfois, volontairement, effondrer des structures encore utilisables mais déjà, en vérité, périmées.
 
Elle règne. Et c’est un règne immense et nouveau. Elle donne à Kobor Tigan’t le spectacle d’une reine jamais vue.
Elle étonne, elle attire, elle subjugue. A son propos, les opinions se partagent. Mais en définitive, son ascendant triomphe presque toujours.
 
TA est devenue l’Ooh’Rou Blanche.
 
Elle sait qu’elle assume la nécessaire liaison, la transition entre deux âges.
 
Elle sait, dès l’abord, que son règne passera, pour être remplacé par un autre, tout différent, dont elle s’écartera, au terme de toutes ses lassitudes.
 
Car celui qu’elle aime uniquement, TO, n’est plus.

 
Le chagrin, le regret, l’absence, TA les endurera jusqu’au bout, en présentant à tous l’énigmatique visage de celle qui ne vieillit pas, qu’on imite sans l’égaler, et que l’on aime, sans l’atteindre vraiment….

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"Le fleuve du Temps draine, roule et use les hommes comme des galets.
Mais moi-Même, je roule sans usure, étant de même nature que le fleuve du temps "